C’est une vieille maison turquoise au fond du chemin
Seeland, à Bienne. Sur la porte d’entrée sont placardés
des appels à la mobilisation contre la guerre à Gaza.
Le Centre islamique et sa mosquée Errahmen cultivent
la discrétion et les rapports de bon voisinage. Tout
en défendant un islam politiquement engagé. Trop ? Suffisamment
en tout cas pour faire l’objet d’une surveillance particulière
des services de sécurité suisses.
Selon nos informations, certains extrémistes fréquenteraient
l’endroit. Parmi eux, L.G., un réfugié politique tunisien
de 42 ans condamné en janvier dernier à cinquante-six
heures de travaux d’intérêt public par la Cour suprême
du canton de Berne. Motif: il avait téléchargé des vidéos
d’exécutions tournées par des cellules islamistes. Le
Tunisien reconnaît qu’il se rend à la salle de prière
Errahmen les vendredis (lire ci-dessous).
Nous poussons la porte de la mosquée. En haut d’un
escalier fatigué, en ce mercredi après-midi, les paires
de chaussures sont encore rares. Et le propos est bref
lorsqu’on évoque la présence d’éventuels islamistes
radicaux. «La mosquée est ouverte et on ne prend pas
l’identité des gens», tranche l’un des responsables
des lieux. Pourtant, plusieurs représentants de la communauté
musulmane le disent: on prône au centre Errahmen un
islam plutôt intégriste.
Proche du wahhabisme, ce courant fondamentaliste majoritaire
en Arabie saoudite. «Dans le contexte actuel, je n’ai
pas envie de discuter de nos orientations», conclut
notre interlocuteur. Qui sait aussi que la mosquée est
dans le collimateur de la police depuis 2004. Date à
laquelle la police interpelle un groupe de Yéménites.
Soupçonnés de soutien logistique à Al-Qaida, les accusés
seront finalement innocentés. Mais l’endroit reste suspect.
«Il y a un réseau d’islamistes durs à Bienne», soutient
ce haut fonctionnaire de la Confédération, proche du
dossier.
Une affirmation qui ne surprend pas Dominique Thomas,
spécialiste d’Al-Qaida: «Plusieurs sites et opérations
de communication en faveur du djihad ont été lancés
depuis la Suisse», rappelle le chercheur français. Vendredi,
le Tribunal pénal fédéral (TPF) a rejeté la demande
de mise en liberté d’un réfugié irakien qui aurait créé
une plate-forme Internet destinée à la cause du djihad.
En face de l’école, rue Madretsch, l’Association culturelle
islamique de Bienne abrite une autre salle de prière.
Elle est fréquentée par la plupart des Maghrébins de
la ville et la communauté albanaise. L’accueil est sympathique.
«Il n’y a pas d’intégristes chez nous, nous surveillons
nos fidèles», promet cet ancien professeur de français.
Là encore, on se doute que la police n’est pas loin.
«Un jour, ils ont placé une caméra devant l’école pour
savoir qui venait chez nous…» raconte ce fidèle.
Mais si les projecteurs se braquent sur L.G., ce n’est
pas uniquement à cause de ses lieux de prière. Son frère
et sa belle-sœur ont été les premières personnes condamnées
en Suisse pour soutien à une organisation terroriste.
En juin 2007, le TPF leur inflige respectivement deux
ans et six mois de prison. Les accusés géraient un site
pro-Al-Qaida. Le frère de L.G. se battrait aujourd’hui
en Afghanistan. Quant à sa belle-sœur, il s’agit de
Malika El-Aroud, une figure du djihadisme. Veuve de
l’assassin du commandant Massoud, elle a été arrêtée
en décembre 2008 par la police belge. Elle est soupçonnée
d’avoir préparé un attentat à Bruxelles.
Le Tunisien L.G., réfugié politique, travaille
aujourd’hui comme mécanicien à Bienne. Interview.
Quelle est votre conception de l’islam ?
Je défends un islam politique, doté d’un gouvernement
qui impose ses valeurs à l’ensemble de la société. Avec
une application de la charia. Je partage cette vision
depuis longtemps. En Tunisie, j’appartenais à un parti
islamiste. J’ai été deux ans en prison pour cela. Avec
mon frère. Après, nous sommes venus en Suisse. Il y
a près de dix ans.
Vous fréquentez la mosquée Errahmen ?
Cela m’arrive le vendredi. Je vais aussi de temps en
temps à la rue Madretsch. Mais ils ne me connaissent
pas forcément. Je suis assez discret et ne suis lié
à aucune organisation.
Etes-vous encore en contact avec votre frère
?
Non, j’ai appris par les journaux qu’il était en Afghanistan.
Que pensez-vous de son engagement dans le djihad
?
Je n’ai pas à juger. En ce qui me concerne, je défends
une approche intellectuelle de l’islam. Je ne constitue
pas une menace.
Mais pourquoi avoir téléchargé ces films de
décapitation ?
Je ne savais que cela était illégal. D’ailleurs, les
juges m’ont condamné à une peine légère. Ce qui est
juste.
Et votre belle-sœur, accusée d’avoir préparé
un attentat à Bruxelles ?
Cela m’étonne beaucoup. Chez nous, une femme n’a pas
le droit d’avoir de contact avec d’autres hommes lorsque
son mari n’est pas là. Comment aurait-elle pu organiser
tout cela ?
Source: Cédric Waelti, Tribune de Genève, 24 Heures
- samedi 28 février 2009