C’est vendredi, jour de la grande prière.
Il est 14 h 20. Des femmes voilées et des hommes
portant le kéfir, la longue barbe et la tunique
pantalon, se pressent. La mosquée Omar est déjà
pleine. Plus d’un millier de fidèles y
sont réunis.
Alors dehors, rue Paul-Morand, on étale à
même le bitume les tapis de prière et on
écoute le prêche de l’imam diffusé
par haut-parleurs. Sur plus de 100 mètres, la
rue est noire de monde. Et bloquée par des barrières
comme chaque vendredi depuis des années.
Ce lieu de culte fondé en 1979 attire les musulmans
du Tout-Paris et de la banlieue. «On habite à
100 kilomètres. Mais le vendredi, ça nous
arrive de venir, car il y a le marché de Belleville
et la rue Jean-Pierre Timbaud est la seule de Paris
où on trouve tous les commerces islamiques. On
fait nos courses et on va prier à la mosquée.
C’est mixte et on vient en famille», témoigne
Zeina, 32 ans, d’origine maghrébine.
Noura, d’origine saoudienne, habite elle le XVe
arrondissement. «On y est accueilli comme nulle
part, et après la prière, on peut suivre
les enseignements des hadiths, parfaire nos connaissances
de la vie de Mahomet, poser toutes les questions qu’on
veut.»
Car la mosquée Omar est aussi une madrassa,
une école coranique où Oum Charaf, 65
ans, est l’une de celles qui «transmet le
message», comme elle dit. Son sourire est chaleureux,
sa voix douce. «Chaque vendredi, et en semaine,
j’enseigne les hadiths, dires et actes de notre
Prophète.»
En effet, après la prière, une dizaine
de femmes sont restées à l’écouter
religieusement. «On ne peut connaître et
vénérer Dieu, ni être de bons musulmans,
si on n’a pas une connaissance parfaite du Coran
et de Mahomet», insiste-t-elle.
Un prosélytisme discret. Un message que les
tabligh (qui prônent le retour aux fondements
de la vie du prophète) s’efforcent de répandre.
On les nomme «les témoins de Jéhovah»
de l’islam.
L’imam Hchour, qui a succédé à
Hamadi Hammami (fils de Mohamed Hammami, fondateur de
la mosquée Omar) il y 8 mois, refuse l’appartenance
à un courant. «On ne fait pas de distinction.
Il y a un Dieu: Allah. Tabligh, wahabbite, salafiste,
déobandi… ou je ne sais quoi, cela n’a
aucun sens. C’est le Dieu Allah qui prime. Si
ça devient politique, alors ça ne nous
concerne plus!» abrèget- il d’un
geste de la main signifiant que la discussion est close.
Ce mouvement se veut apolitique et refuse le qualificatif
de «radical» que les médias lui collent.
Cependant, les bénévoles de l’Association
foi et pratique (vitrine française du Tabligh
créée en 1972) - qui gère 5 mosquées
dans Paris dont «Omar» - prêchent
la parole de Mahomet.
Dans la plus grande discrétion: de bouche à
oreille, dans les bars du quartier, dans les boutiques
de Taxiphones ou sur internet, chez les commerçants,
dans la rue … «Parfois, j’en vois
qui viennent boire le thé et disent que c’est
un devoir des musulmans d’être dans le bon
chemin. Qu’il ne faut pas se divertir et s’écarter
de la foi. Ils nous incitent à aller plus à
la mosquée et à plus pratiquer»,
témoigne Abdel, du bar Le Fidèle, situé
en face de la mosquée et où l’on
ne sert aucun alcool. «Si je vois que ça
dérape, je leur demande de partir. Ça
peut arriver.»
Dans un café internet, trois Africains discutent.
«C’est vrai que je me suis plongé
dans le Coran et les hadiths et que, depuis, j’ai
augmenté ma foi. Il faut revenir aux fondements
et à la vie de Mahomet pour vraiment comprendre
l’Islam», dit l’un d’eux à
ses amis, tentant visiblement de les convaincre. A deux
rues de là, Cité des Trois-Bornes, des
jeunes fument ouvertement leurs cigarettes de haschich.
Karim, le plus âgé de la bande lâche:
«Parfois, y’a des barbus qui viennent nous
dire que c’est pas bien de fumer ou de dealer
de la drogue et qu’on ferait mieux d’aller
à la mosquée! Que la soumission à
Dieu c’est le vrai sens de la vie! Mais moi, ça
marche pas ce genre de discours. Allah, j’le respecte,
mais c’est pas lui qui va me rapporter de la tune!»
Un «temple du Djihad»? La mosquée
Omar fut un temps entachée par une réputation
sulfureuse qui lui colle toujours à la peau.
«Moi le premier, si je tape sur internet le nom
de la mosquée, je m’inquiète. Je
ne voudrais pas fréquenter ce lieu de culte ni
laisser mes enfants le fréquenter. C’est
à nous de faire en sorte que cela change»,
dixit le fils du fondateur!
Fief des Tabligh dans les années 80-90, ce
lieu a servi de base au GIA (Groupe Islamique Armé)
algérien. Boualem Bensaïd, un des acteurs
des attentats de Paris en 1995, y avait ses habitudes,
comme les planificateurs d’un attentat prévu
pour la Coupe de monde de football de 1998. Plus récemment,
les Français Djamel Loiseau, Brahim Yadel et
Khaled ben Moustafa sont partis combattre en Afghanistan.
Djamel est mort. Les deux autres ont passé
par Guantanamo et ont été libérés
en 2004. En juillet 2007, la police menait à
bien une «opération de prévention
du terrorisme» et arrêtait un Algérien
de 35 ans qui avait appelé au djihad à
proximité de la mosquée.
Est-elle alors un «temple du Djihad» comme
l’a décrié la presse? Pour les experts
comme pour les renseignements, il faut éviter
l’amalgame entre le prêche de l’imam
et les aspirations de certains fidèles. La difficulté
réside dans le contrôle idéologique.
Après le 11-Septembre, les Renseignements généraux
ont accru leur vigilance sur certaines mosquées
de Paris – 5 sont toujours «sous contrôle».
Un agent des RG confirme qu’il est «très
difficile de faire de la surveillance, car les rencontres
se font de plus en plus en privé». Et l’imam
de la mosquée Omar avoue: «On ne peut pas
savoir qui est intégriste ou non. Mais j’ai
interdit que des groupes restent parler dans la mosquée
après la prière. Il y a des bars pour
ça! Je suis très strict làdessus.
L’Association foi et pratique fait aussi du contrôle.
Parfois, il peut y avoir des imams indésirables…»
Si ce quartier n’est pas à première
vue «islamiste» et «radical»,
les journalistes y sont personae non gratae. «Faites
attention avec votre appareil photo. Vous pouvez vous
attirer des problèmes. C’est dangereux
ici», me dit une patrouille de police. Depuis
la rue, je photographie une devanture de librairie.
Un responsable sort et exige d’effacer toutes
les photos. Un père de famille, qui passait dans
la rue, lance: «Vous ne respectez pas le droit
à l’image. Vous êtes de ces journalistes
qui prenez des photos sans même nous demander,
et après vous écrivez qu’on est
des islamistes! On veut pas de gens comme vous ici!»
Si l’on s’y balade par curiosité,
c’est ce melting-pot religieux, culturel et social
qui saute aux yeux. La rue Timbaud est une des rues
branchées de l’Est parisien où se
retrouve la jeunesse trentenaire d’un quartier
qui devient «bobo». Le Cannibale et le Onze
Bar sont des «QG».
Dans la rue, on croise tous les genres: les Chinoises
de Belleville, les punks junkies, des filles voilées,
des Juifs sortis de la synagogue avec leur kippa et
leur longue barbe. Et au métro Couronnes, les
témoins de Jéhovah chrétiens, distribuent
leurs tracts
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Une rue commerçante
C'est « la » rue musulmane de Paris
Sur 200 mètres se succèdent 4 boucheries
hallal, 12 libraires islamiques, autant de boutiques
de prêt-à-porter, 3 agences de voyages
affichant des promos pour le hadj (le pèlerinage
annuel à la Mecque qui démarre mi-novembre)…
La restauration hallal est en plein boom et un Sushi
Fast Food, géré par les Chinois de Belleville
vient d’ouvrir. Les libraires, qui sont tous éditeurs,
n’ont pas dans leurs rayons d’ouvrage radical
ou prônant le djihad.
Mais des livres en arabe et français pour enfants,
sur la spiritualité, la vie de couple (et même
l’avortement), la prière et le hadj, la
médecine et la diététique, quelques-uns
sur le «satanisme». «On ne met pas
tout en rayons. Vous trouverez toutes nos références
sur notre site web», dit Hassan. Là non
plus, aucun radicalisme visible. Idem dans les boutiques
de prêt-à-porter.
Pas de niqab, le voile intégral. «Non,
on n’en a pas, car on a de moins en moins de demandes.
J’en ai 10 en stock au cas où…»
On vend le jilbeb du Moyen-Orient, la djellaba du Maghreb,
l’abaya d’Arabie saoudite ou des pantalons
larges. Et dans la rue, guère de femmes au visage
voilé. «C’est pour les intégristes!»
lance Karima de la boutique Zeina.
Pourtant, le Conseil constitutionnel a validé
le 7 octobre la loi interdisant le port du voile intégral
dans l’espace public. Ce que tous les musulmans
ici condamnent pour «non-respect des coutumes
religieuses d’autrui».
Source: Pauline Garaude, L’Hebdo - Mercredi 10
novembre 2010