Le conflit au Moyen-Orient
fait l’objet de prises
de position contrastées,
à l’étranger
comme en Suisse. Certaines sont
inspirées par la recherche
d’une paix durable dans
cette région. Des initiatives,
d’Oslo à Camp-David
ou à Genève, en
témoignent. D’autres
s’emploient en revanche
à mettre de l’huile
sur le feu. C’est peu
dire que leurs [auteurs] sont
irresponsables.
Elles sont surtout inacceptables
quand, profitant des libertés
(d’opinion, de réunion,
de religion, notamment) régnant
en Suisse, de l’attention
dont Genève bénéficie
aussi en raison de son statut
de siège d’organisations
internationales, elles tentent
non seulement d’instrumentaliser
un conflit dans une optique
communautariste, mais surtout
de faire de la violence une
valeur remplaçant celle
du dialogue, de la mort une
vertu, du martyr une vocation.
Au-delà de l’incitation
à la haine, voire au
meurtre dont témoignent
certains des propos récemment
tenus à Genève,
tant sur la Place des Nations
que dans des lieux de culte,
il en va certes de l’ordre
public, condition fondamentale
de mise en œuvre des libertés,
il en va au moins autant de
la concorde entre les résidents
de ce canton, de l’intensité
de la vie démocratique.
Voici, à titre d’exemples,
des extraits d’allocutions
prononcées par trois
protagonistes de la polémique
née de la tentative de
forcer le blocus israélo-égyptien
de la bande de Gaza par une
flottille dite de la paix dont
on rappellera qu’elle
a été affrétée
par une association islamiste
turque.
Un sermon du vendredi prononcé
au Centre islamique de Genève
par Hani Ramadan, sous le titre
«Libérez Gaza»
(pour une lecture intégrale:
http://www.cige.org/Sermons/LiberezGaza_f.mp3),
illustre cette dérive.
On y lit successivement une
apologie du martyr dans le premier
paragraphe retenu, une incitation
à la violence dans sa
forme la plus radicale dans
le second, une tonalité
messianique dans le troisième
et le quatrième rappelant
certaines bénédictions
de canons de triste mémoire
sur ce continent.
« […] Mes frères
et sœurs en islam, le sang
des martyrs de la flottille
de la liberté qui s’est
écoulé afin de
briser l’embargo imposé
à Gaza, ne s’est
pas écoulé en
vain. Ceux qui sont morts se
sont dégagés de
leur responsabilité auprès
de leur Seigneur et ils ont
amené le monde entier
à sortir de son silence
devant les crimes des sionistes,
à tourner ses regards
vers cet embargo injuste et
vers la nécessité
de le lever immédiatement.
Cette flottille a contribué
à impliquer de nouvelles
organisations dans l’opposition
aux exactions sionistes: autant
de bonnes actions qui leur seront
comptées et qui resteront
auprès de Dieu. Le sang
versé se transformera
en une malédiction contre
les sionistes et il va modifier
les rapports de force dans la
région, inch’ A-llah.
Toutes nos congratulations vont
donc aux martyrs. […]
Les habitants de Gaza […]
nous font entendre de leur voix
la plus claire: les musulmans
sont une communauté qui
ne disparaîtra pas et
ne mourra pas; elle vit par
ses martyrs et ses fils vivent
par le martyr. Celui qui meurt
ainsi vit la vraie vie et il
donne vie et force à
sa communauté. Ils nous
appellent: la liberté
[…] ne s’obtient
pas autour de tables de négociation.
De mémoire d’homme,
et tout au long de l’histoire,
jamais les colonisateurs n’ont
quitté les territoires
qu’ils avaient conquis,
sinon par la résistance,
sinon par le combat, sinon par
le jihad. […] Toute chose
est de peu d’importance
et peut être sacrifiée
pour la cause de Dieu et pour
la libération d’un
peuple et de sa volonté.
[…] Et nous, nous disons
au monde entier: n’est-il
pas temps de frapper d’une
main de fer la main de l’entité
colonisatrice […] ?
Tout se passe comme si
l’ONU et le Conseil de
Sécurité n’ont
été institués
que pour permettre la fondation
de l’Etat d’Israël
par un décret injuste,
puis sa défense par d’autres
décrets non moins injustes.
Et nous disons à nos
gens en Palestine: soyez patients,
ô gens de Palestine, la
victoire est donnée pour
une heure de patience. L’aube
va se lever, la promesse de
Dieu va s’accomplir. […]
Nous demandons à
Dieu […] qu’Il libère
Gaza et la Palestine de l’agression
barbare sioniste et qu’Il
accueille dans Sa miséricorde
les martyrs de la flottille
de Gaza.»
On ne peut pas davantage être
indifférent aux propos
tenus sur la Place des Nations
lors d’une manifestation
qui s’y est déroulée
le 31 mai 2010, à l’instigation
de l’association Droit
pour Tous (disponible sur Youtube
www.youtube.com/user/jamjad10#p/a/u/0/P4inezZgDLk).
Les premiers ont été
prononcés par un orateur
inconnu [NDLR: au fait pas si
inconnu que ça. En effet,
l'orateur de la vidéo
auquel le lien ci-dessus renvoie
(et dont la citation, ci-dessous,
est issue) se nomme Larbi Guesmi,
un islamiste tunisien proche
du mouvement Ennahdha (le renouveau)].
En public cette fois, ils reprennent
l’apologie du martyr,
en y ajoutant celle du terrorisme
tout sauf rhétorique.
«(…) Si le
fait de soutenir le peuple palestinien
c’est du terrorisme, alors
je suis un terroriste. Si le
fait de soutenir les peuples
qui veulent se libérer,
libérer sa terre, vivre
dignement, c’est du terrorisme
: je suis un terroriste. Et
je suis fier de l’être.
Il faut oser dire non. La liberté
à un prix. Moi je présente
pas (sic) mes condoléances
aux martyrs, je leur présente
mes félicitations. (…)
Ils ont osé, ils sont
courageux. Ô combien j’espère
être un parmi eux. Je
leur présente toutes
mes félicitations. Ils
sont loin dans le ciel. Ô
combien ils sont grands. Ô
combien ils sont extraordinaires.
(…)»
L’onction donnée
par l’imam de la Mosquée
de Genève n’est
pas sans inquiéter, sur
la même place et avec
le même prétexte
(disponible, à 2’42
sur http://www.youtube.com/user/jamjad10#p/u/6/a5CVVyOFAQk).
Est-il responsable, de la part
d’un conducteur de prière,
de faire de la mort un idéal,
en légitimant, ce disant,
les moyens pour y parvenir.
«(…) C’est
un honneur de mourir pour la
cause palestinienne. Et je salue
aussi ces amis, ces amis qui
sont partis dans ces bateaux.
Ces amis qui ne partagent pas
la même foi, mais ils
partagent la même douleur.
Ces amis qui sont morts. […]
Ces amis qui ont fait un geste
de courage exceptionnel. C’est
pourquoi, je crois sincèrement
à leur récompense
auprès du Créateur.»
Motiver les sympathisants de
la cause palestinienne par la
perspective du paradis, faire
du martyr une figure de proue
dans la résolution des
conflits, justifier le terrorisme,
appeler au jihad, sont-ce là
des variations de l’Esprit
de Genève ou, bien plutôt,
leur perversion ? Une perversion
illustrée ici par le
conflit moyen-oriental, mais
que les conflits existant dans
d’autres régions
du globe pourraient aussi motiver.
La question est certes intéressante
en ce qu’elle met en évidence
des dimensions toxiques du discours
politique.
Mais elle en motive surtout
une autre, institutionnelle,
adressée au Conseil d’Etat:
Quelle attention prête-t-il
à ce type de propos ?
Mettent-ils, selon lui, en danger
la paix civile ? Quelles mesures
entend-il prendre, le cas échéant,
pour la protéger ?
Question écrite posée
au Conseil d'Etat lors de la
session du 1er-2 juillet 2010
Source: Blog
de Pierre Weiss - jeudi
1er juillet 2010,