MEMRI Middle East Media Research
Institute
Dépêche fr. n° 136
Maroc, pique nique pendant le Ramadan pour
défendre la liberté de culte
Le magazine hebdomadaire marocain en français
TelQuel publie trois articles sur les mésaventures
de six jeunes gens ayant entrepris d´organiser,
par le biais de Facebook, un pique nique pendant le
mois de Ramadan, dans le but de défendre la liberté
de culte dans leur pays. Ils ont été appréhendés
par la police et interrogés avant de se retrouver
poursuivis en justice. Le directeur de TelQuel déplore
la radicalisation de la population et la complaisance
des autorités face aux radicaux. L´Etat,
estime-t-il, finira pas se retrouver menacé par
les radicaux qu´il défend. Extraits :
Un “pique-nique symbolique”pour
dénoncer l´article 222 du Code pénal
marocain qui enfreint la liberté de culte
Dans un article intitulé "Enquête.
Ils l´ont fait", Tel Quel rapporte[i][1]
: "Parce qu’ils ont voulu organiser un “pique-nique
symbolique”, pour protester contre la loi qui
punit l a rupture du jeûne du ramadan en public,
six jeunes marocains ont vécu une incroyable
aventure – et ce n’est pas fini.
[…]
Créer un groupe sur Facebook est un jeu d´enfant
: un nom, une description, quelques détails d´ordre
technique et, en deux clics et trois validations, le
tour est joué. C´est ce qu´ont fait
Zineb El Rhazoui et Ibtissam Lachgar. […]
Le Mouvement alternatif pour les libertés individuelles
(son acronyme, MALI, signifie en marocain “qu’est-ce
que tu me reproches ?”) voit donc le jour sur
Facebook le 24 août 2009, peu après le
début du ramadan. La description du groupe énumère
les libertés individuelles à défendre.
Sur la liste, la liberté de culte. “Nous
avons commencé par cette problématique
parce qu’elle était d´actualité,
pas par défiance envers l´islam”,
assure Ibtissam. Mardi 25 août, le premier projet
d’action est dévoilé : organiser,
dimanche 13 septembre, un “pique-nique symbolique”,
dans une forêt près de Mohammedia, à
l’abri de la foule, pour dénoncer l´article
222 du Code pénal marocain qui stipule : “Celui
qui, notoirement connu pour son appartenance à
la religion musulmane, rompt oste nsiblement le jeûne
dans un lieu public pendant le temps du ramadan, sans
motif admis par cette religion, est puni d´un
à six mois d´emprisonnement et d´une
amende de 12 à 120 DH”.
[…]
C´est ainsi que Zineb El Rhazoui présente,
sur Facebook, la première activité du
MALI, appelant tous ceux que cela intéresse à
se retrouver le 13 septembre à la gare de Mohammedia
(un compromis entre les Rbatis et les Casablancais),
pour se rendre ensemble dans une forêt proche
où jeûneurs et dé-jeûneurs
débattront “dans le calme” de la
liberté de croyance […]"
Réaction sur Facebook : “Nous savons à
quoi vous ressemblez, on va venir vous égorger”
"Dès que l’appel est lancé,
les premières réactions sur Facebook commencent
par nourrir le débat dans les règles de
la bienséance. Mais à mesure que le jour
J approche, les échanges deviennent plus électriques.
Les insultes fusent, la haine et la menace commencent
à suinter dans les commentaires de certains internautes.
Après le tohu-bohu qui suivra le 13 septembre,
ce sera encore pire : les menaces de mort et les invocations
religieuses enfiévrées inonderont la page
du groupe MALI ainsi que les messageries privées
de ses fondateurs, sans parler des groupes anti-MALI
qui pousseront comme des champignons après l’orage.
Aujourd’hui encore, les militants des libertés
individuelles, ainsi que ceux qui les défendent
via des groupes de solidarité, continuent à
recevoir des menaces directes par dizaines. “Nous
s avons à quoi vous ressemblez, on va venir vous
égorger”, et autres harangues aussi haineuses
qu’inquiétantes. […]"
“Il y avait la police régulière,
les Forces auxiliaires, des motards, des agents des
services secrets bien peu discrets… et même
la police montée !”
"Tout aura donc basculé le dimanche 13
septembre 2009. L’heure du rendez-vous est fixée
à 13h. Une heure avant, la gare de Mohammedia
est déjà truffée de policiers,
en uniforme et en civil. Une vingtaine sont sur les
quais, près du double sur le parvis de la gare.
“Il y avait la police régulière,
les Forces auxiliaires, des motards, des agents des
services secrets bien peu discrets… et même
la police montée !”, racontera un des six.
[…]
“Ils nous ont demandé de nous en aller,
nous ont dit qu´on serait lynchés si on
restait”, raconte l´un des activistes. La
police propose même de payer le billet du retour
à ceux qui n’ont pas d’argent, pourvu
que tous déguerpissent le plus vite possible.
Ibtissam et Zineb sont séparées, pour
éparpiller la foule de journalistes. “Circulez,
on jeûne ici ! Si vous voulez manger, mangez chez
vous, mécréants !”, assène
un policier à la bande des six en bougeant comiquement
les bras. Il est 14h, le train suivant à destination
de Casablanca arrive enfin. Les six montent dans le
même wagon, accompagnés de deux policiers
en civil.
[…]pendant les 10 jours qui vont suivre, les voitures
banalisées et les policiers en civil se relayeront
pour ne jamais perdre l’immeuble de Zineb de vue.
[…]S. a été embarqué par
les flics, raconte Zineb à ses camarades effarés.
Il a été mis en cellule pendant quinze
minutes, insulté et giflé parce qu´il
avait de la nourriture dans son sac. Il est ressorti,
maintenant, mais il dit que c’est la pire humiliation
qu’il ait subie de sa vie”. […]
Le soir du pique-nique avorté, le quotidien
espagnol El Mundo relate l´affaire, avec un titre
qui restera dans les annales : “Au Maroc, 100
policiers contre 10 sandwichs”. Ce n’est
que dans la soirée du lendemain, lundi 14 septembre,
que la situation commencera vraiment à se dégrader.
A 19h30, l’agence officielle MAP publie une dépêche
se félicitant de la “mise en échec
d´une tentative de rupture du jeûne à
Mohammedia […]"
“Les promoteurs marocains de cette manifestation,
visant à inciter à la rupture du jeûne
en public, seront poursuivis en justice conformément
à la procédure en vigueur”.
Le plus important, c’est que la même dépêche
se conclut par cette phrase inquiétante : “Les
promoteurs marocains de cette manifestation, visant
à inciter à la rupture du jeûne
en public, seront poursuivis en justice conformément
à la procédure en vigueur”.
Le coup d´envoi est donné, la chasse aux
sorcières peut commencer. Dans la presse conservatrice
tout comme dans les journaux partisans, c´est
l’hallali : les photos de Zineb El Rhazoui et
de ses amis, visages découverts, sont sur toutes
les Unes. “Provocation juvénile ou attaque
contre l´islam ?”, s´interroge un
quotidien. “Ils ne sont pas des nôtres”,
assène un second. “Les nouveaux apôtres
de la Fitna (chaos)”, ose un troisième…
[…]
“Pendant les journées de ramadan,
seuls les enfants et les adultes non musulmans peuvent
être servis sur place (sur présentation
de justificatif)”
Que Abdelbari Zemzmi et Mustapha Ramid, respectivement
députés du Parti de la renaissance et
de la vertu et du Parti de la justice et du développement
(islamistes tous deux), se prononcent contre le MALI,
ils sont plus ou moins dans leur rôle. Mais que
le conseiller royal Mohamed Moâtassim convoque
les leaders des principaux partis politiques du royaume
pour les inciter à condamner “avec fermeté”
un pique-nique ramadanien qui n’a même pas
eu lieu (ils s’en donneront tous à cœur
joie dans leurs journaux, dès le lendemain)…
voilà qui devient franchement effrayant. Le système
a-t-il donc perdu la tête ? L’inquiétude,
en tout cas, dépasse largement le cercle des
six pour devenir nationale. Témoin, cette chaîne
de restauration rapide, connue pour servir des repas
pendant la journée, qui ressent soudain le b
esoin de placarder à l’entrée de
tous ses restaurants une affiche stipulant : “Pendant
les journées de ramadan, seuls les enfants et
les adultes non musulmans peuvent être servis
sur place (sur présentation de justificatif)”.
Ambiance.
Associations et particuliers se mobilisent contre l´article
222 du Code pénal
Mais il y a tout de même quelques bonnes nouvelles.
Les militants de MALI ne font pas l’unanimité
contre eux. L’AMDH et l’OMDH, des organismes
respectés de défense des droits humains,
ainsi que l’association Bay Al Hikma, initiatrice
en 2007, après les émeutes homophobes
de Ksar El Kebir, de “L’appel pour la défense
des libertés individuelles”, prennent fait
et cause pour ceux qu’on appelle désormais
“les mangeurs de ramadan”. Dans un communiqué
daté du 17 septembre, l´AMDH dénonce
avec force le comportement des autorités envers
les jeunes activistes. Bayt El Hikma lui emboîte
le pas le lendemain, allant même jusqu´à
demander la révision de l´article 222 du
Code pénal. Le 19 septembre, c´est au tour
de l’organisation internationale Human Rights
Watch de réagir, exigean t des autorités
marocaines d’annuler toutes les poursuites à
l´encontre des dé-jeûneurs. Des particuliers
aussi montent au créneau. Omar Radi, journaliste
et militant altermondialiste, reprend ainsi en main
la page Facebook du MALI, abandonnée par ses
initiateurs depuis que l’affaire s’est emballée,
et arrose les organisations des droits humains de communiqués.
Très vite, sa boîte email est saturée
par les menaces de mort.
[…]
Jeudi 16 septembre, à 8h du matin, Nizar est
devant un kiosque à journaux quand deux policiers
en civil l’accostent et le somment de les accompagner
au commissariat de Jamaâ El Fna. “Là-bas,
ils ont été plutôt sympa avec moi,
et m’ont juste posé des questions de routine
et pris en photo”, raconte-t-il avant de poursuivre
: “Ah oui, ils m’ont quand même pris
mon portefeuille et tout ce que j’avais sur moi”.
Mais Jamaâ El Fna n’est qu’une étape.
A 13 heures, Nizar embarque dans une voiture de police
banalisée avec deux inspecteurs, direction la
PJ de Mohammedia, là où ses camarades
sont interrogés depuis le début de la
semaine. Ils prennent d’ailleurs le ftour tous
ensemble chez la PJ, dans une ambiance plutôt
bon enfant."
"Ils ont inventé un tas de salades
pour accréditer la théorie du complot
dirigé depuis l’Espagne, et ont voulu mettre
tout ça dans ma bouche".
Après le repas, l’interrogatoire commence,
et l’heure n’est plus à la plaisanterie.
Nizar raconte à TelQuel : “J’ai dû
donner tout l’état civil de tous les membres
de ma famille, un par un, puis raconter ma vie depuis
la maternelle et m’expliquer sur mes opinions
politiques et religieuses. […] L’interrogatoire
terminé, les policiers présentent un PV
à Nizar et le pressent de signer “pour
sortir vite d’ici, car nous sommes tous fatigués”.
Mais l’étudiant prend quand même
le temps de lire le PV… et découvre, ahuri,
qu’on lui fait dire des choses qu’il n’a
jamais dites. “Il y avait écrit que j’avais
fumé dans l’appartement de Zineb El Rhazoui,
qu’une journaliste espagnole nous avait encouragés
à manger et ne plus faire le ramadan… Bref,
ils ont inventé un tas de salades pour accréditer
la théorie du complot dirigé depuis l’Espagne,
et ont voulu mettre tout ça dans ma bouche”.
Quand Nizar refuse de signer, les menaces et les intimidations
commencent à pleuvoir. Mais il ne cède
pas. Rageusement, les policiers le font sortir dans
le couloir et l’y font passer toute la nuit debout,
en le réveillant à chaque fois que le
sommeil le gagne. “Finalement, j’ai sympathisé
avec l’un d’entre eux qui m’a autorisé
à dormi sur une chaise…
[…] Les camarades de Nizar, eux, ont tous signé.
Certains sans même rien lire, à bout de
forces après 4 jours d’interrogatoires…
"
Dans un éditorial intitulé "L"avenir
s´annonce sombre", Ahmed Réda Benchemsi,
directeur de publication de TelQuel, relate[ii][2] :
"[…] Parce que 6 jeunes Marocains ont annoncé
qu’il s comptaient rompre le jeûne du ramadan
en public (et encore, timidement, dans une forêt
– et d’ailleurs, la police les en a empêchés)…
on s’apprête à les juger sous les
imprécations vengeresses de la foule, chauffée
à blanc par divers extrémistes, y compris
dans la presse. […]. Ouvrons les yeux : en une
génération, notre pays s’est radicalement
transformé. Quand on y réfléchit,
ça fait peur."
"Notre société est de plus en plus
coercitive religieusement, violente moralement et parfois
physiquement"
"Cette métamorphose ne s’est pas
produite du jour au lendemain. Elle est le fruit d’une
lente et insidieuse évolution sociale. On peut
blâmer la politique d’arabisation sous-traitée
à des enseignants salafistes importés
du Moyen-Orient (années 1970), le feu vert tacite
de Hassan II aux islamistes pour mieux casser la gauche
(années 1980), la montée du wahhabisme,
l’explosion des paraboles et la mondialisation
du prosélytisme religieux (années 1990)…
Comme on peut constater avec fatalité que le
repli identitaire et la montée des intolérances
sont le sort de tous les pays qui se sont construits,
comme le nôtre, sur la répartition inégale
des richesses et l’injustice institutionnalisée…
Mais le résultat est le même : notre société
est de plus en plus coercitive religieusement, violente
moralement et parfois physiquem ent, soupçonneuse
et inquisitrice au quotidien."
"En marge du courant dominant, une minorité
a appris, depuis le début des années 2000,
à donner de la voix : les défenseurs des
libertés individuelles, modèle alternatif"
"Mais notre société n’est
pas faite d’une pièce. En marge du courant
dominant, une minorité a appris, depuis le début
des années 2000, à donner de la voix :
les défenseurs des libertés individuelles,
modèle alternatif - et opposé - à
la conformité collective. On les retrouve dans
l’intelligentsia, mais aussi dans des cercles
professionnels (médias, communication, arts de
la scène et festivals musicaux) et sociaux (jeunes
urbains plus ou moins instruits, communauté des
internautes, anciens gauchistes reconvertis en militants
des droits de l’homme). Ces gens-là sont
certes minoritaires, mais ils ne font pas profil bas
pour autant. Au contraire, ils passent courageusement
outre la pression ambiante, vivent de plus en plus libres
sans se soucier du regard - lourd - d’autrui.
Ils s’affranchissent de la tutelle familiale,
ne j eûnent pas et ne s’en cachent pas,
assument une sexualité libre et déculpabilisée,
parlent de laïcité et d’identité,
critiquent les carences démocratiques du régime…
Ils sont peu nombreux, mais leur caractéristique
première est d’afficher leurs convictions
sans peur. Sauf qu’autour d’eux, il y a
une masse hostile, de moins en moins prête à
accepter leur existence.
[…] Nous vivons une situation complexe et difficile,
une croisée historique des chemins. C’est
là qu’un pouvoir doté de vision
et de courage pourrait faire la différence, agir
fermement et intelligemment pour refonder la société
sur de nouvelles bases, et négocier avec les
conservateurs un passage vers la modernité qui
préserverait notre âme (comme cela a été
le cas pour la Moudawana). Mais au lieu de cela, que
fait le Pouvoir ? Il panique, se recroqueville sur sa
légitimité religieuse pour, en fait, s’aligner
sur le plus fort : ces masses intolérantes qui
finiront, pourtant, par menacer sa propre survie. Ce
faisant, l’Etat fait la démonstration de
sa peur, et à terme, annonce sa reddition. […]"
.
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[i][1] http://www.telquel-online.com/391/couverture_391.shtml
, septembre 2009
[ii][2] http://www.telquel-online.com/391/edito_391.shtml
, septembre 2009