
La rencontre entre le conseiller fédéral Hans-Rudolf Merz et
le président iranien Mahmoud Ahmadinejad à l’hôtel Intercontinental
de Genève en marge de la conférence de Durban II sur le racisme,
le 19 avril dernier, avait déjà provoqué la polémique. Le discours
qu’a tenu le chef d’Etat iranien le 22 avril sur la télévision
iranienne IRINN (voir Newsletter N° 913) et que Le Temps s’est procuré
risque à son tour de créer de nouveaux remous.
Dans ce discours, Mahmoud Ahmadinejad relate les
réponses que lui aurait données à l’Intercontinental le président
de la Confédération au sujet des Etats-Unis. Le président iranien
lâche: «J’ai entendu qu’ils avaient aussi exercé des pressions
sur vous.» Et Mahmoud Ahmadinejad de citer Hans-Rudolf Merz: «Oui,
nous faisons face à des pressions. Ils nous intimident.» Le «ils»
se réfère aux Etats-Unis qui ne sont pas explicitement mentionnés
et dont la Suisse représente les intérêts en Iran. Le président
iranien continue de raconter à une foule iranienne attentive la
suite du dialogue entre les présidents suisse et iranien. Mahmoud
Ahmadinejad demande à son homologue suisse où la crise économique
a commencé. Hans-Rudolf Merz lui aurait répondu «l’Amérique».
Il lui demande encore quel sera le plan (américain) pour compenser
les pertes. Mahmoud Ahmadinejad attribue au président suisse la
réponse suivante: «Ils veulent qu’on paie de notre poche les pertes
qu’ils ont subies.» A une question d’Ahmadinejad selon laquelle
les Etats-Unis feraient payer la facture au monde entier, Hans-Rudolf
Merz aurait répondu: «Oui, c’est vrai. Quand ils font un profit,
cela va directement dans leurs poches, mais quand ils essuient
des pertes, ils les couvrent en puisant dans la poche des autres
nations.»
Contacté par Le Temps, le Département fédéral des finances n’entend
pas infirmer les propos de Hans-Rudolf Merz relatés par le président
iranien: «Il n’appartient pas au Département des finances de commenter
les propos du président iranien. Ce que nous avions à dire à ce
sujet, nous l’avons exprimé dans notre communiqué du 19 avril.»
Ledit communiqué relève que les deux présidents
ont échangé des vues et des informations dans le contexte des
relations bilatérales, notamment dans le domaine énergétique et
économique. Il précise aussi que la Suisse a aussi abordé des
questions découlant de son mandat de représentation des intérêts
américains. Mais aussi dénoncé les violations des droits de l’homme
en Iran.
Instrumentalisation des propos du président suisse pour s’en
prendre aux Etats-Unis ou révélation de déclarations déplacées
faites en secret à Genève ? Le président iranien avait déjà déclaré
à une agence de presse iranienne à son retour de Durban II qu’il
avait parlé à «son ami» Merz. La dure tonalité de son discours
du 22 avril prononcé sur la chaîne IRINN, mais repris par le très
pro-israélien Institut de recherche des médias du Moyen-Orient
(MEMRI) contraste avec les apparentes inflexions de ses diatribes
contre Israël et l’Occident. Il y a quelques jours, Mahmoud Ahmadinejad
avouait à la télévision américaine ABC qu’il n’avait rien contre
une solution à deux Etats au conflit israélo-palestinien. A Durban
II à Genève, il avait traité le gouvernement israélien de raciste,
mais certains commentateurs avaient perçu dans son invective une
reconnaissance implicite de l’Holocauste. La dureté du discours
du 22 avril semble répondre à une logique interne. Les factions
réformistes et conservatrices se disputent l’espace dans l’optique
de l’élection présidentielle du 12 juin. Au sujet des Etats européens
qui, à Genève, ont quitté la salle quand il a tenu des propos
critiques à l’égard d’Israël, le président iranien n’y va pas
de main morte: «Les trois-quatre gouvernements européens égoïstes,
qui soutiennent le régime sioniste, sont les gouvernements les
plus haïs et isolés du monde.»
L’utilisation par le président iranien des propos de Hans-Rudolf
Merz ne surprend qu’à moitié. Certes, il paraissait justifier
d’accueillir Mahmoud Ahmadinejad dans le cadre du mandat de représentation
des intérêts américains en Iran et de la politique étrangère suisse
fondée sur le dialogue. Mais Hans-Rudolf Merz est le seul chef
d’Etat européen à avoir accueilli son homologue iranien. A Rome,
en juin 2008, lors du Sommet de la FAO, les politiciens italiens
ainsi que le pape avaient évité une telle rencontre. C’est ce
qui a fait dire, par un raccourci pour le moins saisissant à l’ambassadeur
d’Israël dans la NZZ am Sonntag qu’en rencontrant Ahmadinejad,
le président de la Confédération a mené une politique qui ressemble
à la politique d’apaisement des Européens face à Hitler en 1938
(voir Newsletter N° 914).
Source: Stéphane Bussard, Le Temps - mardi 5 mai 2009
http://www.cicad.ch/index.php?id=2227&tx_ttnews%5btt_news%5d=5905&tx_ttnews%5bbackPid%5d=2226&cHash=18cc864f1a%20